Cadavres Film Critique Essay

Solaire, nihiliste et cinglant, le titre est celui du premier ­roman noir de Jean-Patrick Manchette (coécrit avec Jean-Pierre Bastid en 1971), un auteur culte dont cette adaptation rappelle la radicalité. A la mise en scène, Hélène Cattet et Bruno Forzani, chantres de l’étrangeté, mettent leur quarantaine juvénile au service d’un étonnant show visuel, complètement pop. Dans un village en ruines, comme brûlé par le soleil de la Méditerranée, une cargaison d’or volé vient allumer le feu de tous les règlements de comptes. Au milieu des flics et des voyous, une peintre semble compter les morts et chercher l’inspiration, avide de formes explosives, de couleurs fortes, jaune or, rouge sang…

Tout ramène à la création dans ce faux film d’action qui tend vers l’action painting et vise l’énergie d’un geste ­artistique brutal, en stylisant le polar jusqu’à l’abstraction. Ils avaient précédemment joué avec les codes du giallo (le polar italien horrifique, dans L’Etrange Couleur des larmes de ton corps, 2013), les Cattet-Forzani citent ici le western spaghetti. Cadrages, musiques puisées dans l’œuvre d’Ennio Morricone, la forme est un plaisir si savamment étudié qu’on en oublie le fond. Mais si le cinéma devient un art plastique, les comédiens, aux formidables gueules (Elina Löwensohn, magistrale en fausse Niki de Saint Phalle), y apportent de la chair. Leurs regards filmés en très gros plans en sont la preuve : ici, l’œil vit !

Publiée le 08/11/2017

Des films, j’en vois des centaines chaque année. De très bons films, une dizaine voir une vingtaine si nous sommes dans une bonne année. Des ovnis cinématographiques, quand il y en sur les doigts d’une main, c’est une année miraculeuse. En 2017, le cinéma Français peut être fier de la proposition unique d’Hélène Cattet et Bruno Forzani. Je ne vais pas y aller par 4 chemins sinueux dans le maquis Corse, «Laissez bronzer les cadavres » est une claque magistrale, pour peu que l’on soit sensible au graphisme sous LSD, aux plans percutants, mais aussi amateur de cinéma transalpin des années 60/70. Il a fallu attendre 3 ans pour que le duo sorte un nouveau film et en sortant de la séance, on se dit que ça valait le coup d’attendre cette adaptation du « néo polar » de Manchette et Bastid. Dès les premières minutes, on sent qu’il se passe quelque chose d’unique à l’écran. Comme si Tarantino avait pris trop d’hallucinogènes et qu’il réalisait un hommage sanglant à Sergio Leone sans aucunes contraintes castratrices hollywoodienne. Pas de bon film sans une galerie de personnages emblématiques et l’on est tout de suite rassuré avec l’apparition d’Elina Löwensohn et Bernie Bonvoisin qui crèvent littéralement la toile ! Les autres protagonistes ne sont pas en reste, tout ce beau monde est filmé en très gros plans et avec du gros grain qui permet de savourer ces gueules cabossées et charismatiques dignes des pires salopards vus dans les meilleurs westerns. Et puisque l’action est transposée dans les années 70, le marshall devient un duo de gendarmes, la calèche un fourgon blindé, les chevaux, des motos. Le montage du film surprend dès les premières secondes, il risque d’ailleurs d’en rebuter plus d’un car il est coupé à la machette et fait des retours en arrière incessants avec un timing affiché à l’écran pour aider à situer l’action. Si le montage ne va pas sauter aux yeux des moins aguerris, en revanche, je vois mal qui pourrait manquer d’être stupéfié par le graphisme du film ?! Entre les effets de couleur marqués, les passages oniriques avec des silhouettes, les paillettes et lingots d’or magnifiés, les couleurs chaudes comme la braise, les tirs qui détruisent une robe et finissent par déshabiller une femme… La liste est longue, il se passe toujours quelque chose filmé avec une trouvaille visuelle. C’est un régal pour les pupilles de ceux qui n’ont pas froid aux yeux. C’est que ça n’était pas évident de trouver un ton pour filmer un tel mashup des genres ! C’est pourtant fort bien mastiqué avec un menu d’hommages copieux, audacieux et étrangement digeste. Dans cette gigantesque carcasse décharnée qui passe au méchoui, à la limite du trop cuit, on y trouve pelle mêle des boulettes de western spaghetti post-moderne, des morceaux de polar noir, de la puple de pulp, du citron pressé de Giallo… Oui c’est un véritable festin de cinéma noir sous un soleil de plomb. La violence rouge écarlate est omniprésente, ça mitraille, ça canarde, il pleut des balles, la peau et les crânes se trouent et pourtant, les personnages parviennent à laisser libre cours à leur imagination, çà et là, dans de brefs moments oniriques et charnels, dont l’érotisme débordant permet de remplir des coupes de champagnes sorti tout droit d’un mamelon ou encore de se faire copieusement arroser d’urine… Après tout, à chacun son breuvage, pourvu que l’ivresse des sens soit garantie (cela doit vous sembler déjanté, allez voir le film, vous comprendrez !). Si tout cela est déjà fort en chocolat, pépite sur le gâteau, la photo est digne du relief des personnages ! Chaque cadrage est une trouvaille ou un clin d’oeil aux plans des ténors du genre, c’est tellement frappant que l’on en vient à regarder la personne avec qui l’on va voir le film en écarquillant les yeux : tu as vu ça ? Oui c’est génial ! Et l’on se replonge dans le film, rassuré de ne pas être en train de rêver ; ce qui se passe à l’écran est une merveille de tous les instants. Mention parfaite pour la scène du repas où la caméra fait un travelling en mode ping pong entre les deux acteurs qui dialoguent en étant assis aux extrémités de la table. A chaque aller-retour, l’image est zoomée de façon astucieuse et invisible, jusqu’à ce que l’on arrive à un très grand plan statique ; pourtant, le tout semble filmé en un unique plan séquence ! Mais comment ne pas parler non plus de la photo aérienne façon photo de drone de surveillance envahi par des fourmis : tout bonnement génial !!! Ces expérimentations artistiques sont accompagnées d’un univers sonore puissant, saturé, où chaque bruit prend une ampleur peu commune, comme par exemple le crissement d’un pantalon en cuir ou encore les balles qui sifflent avec des sons suraigus. Sans oublier des reprises de morceaux d’Ennio Morricone. La boucle des hommages est bouclée. Le scénario tient sur un timbre-poste, cela n’est pas choquant, nous ne sommes pas là pour philosopher mais pour se laisser secouer, pour vivre une expérience hallucinante, brutale, cosmique, sensuelle, limite hypnotique et généreuse. Voilà un western-polar Corse et corsé !

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One thought on “Cadavres Film Critique Essay

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